Naviguer au fil du temps : 50 ans de grande croisière
De la navigation périlleuse à une pratique encadrée, voici comment la grande croisière a conquis le monde depuis les années 70.
Elles ont toujours attisé l’envie d’exploration. Du Sud à l’Arctique, ces vastes étendues ont marqué l’Histoire autant que nos imaginaires. C’est par ce désir d’exploration que la grande croisière a tracé son parcours avec fulgurance. Depuis les années 70, ce que l’on veut c’est parcourir le monde. Vivre une expérience véritable avec l’imprévisible grand bleu.
Des figures inspirantes comme Bernard Moitessier ont popularisé le désir d’une navigation plus authentique. Aventureuse et sportive, cette pratique a émergé comme une alternative aux périples artificiels. C’en est assez des cités flottantes qui dissimulent les sensations suscitées par la navigation !
A bord de voiliers traditionnels, seule une élite de navigateurs s’essayait à la pratique. En solitaire ou en petit groupe, ils faisaient face à de nombreuses difficultés. Pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Imaginez seulement faire un tour du monde en voilier sans GPS. Ça paraît réalisable pour vous ? En comparaison avec les technologies actuelles, la grande croisière se faisait presque à l’aveugle à ce moment-là.
Au départ de cette grande histoire, Joshua Scolum établit le premier record de circumnavigation en solitaire. De 1895 à 1898, il défie les mers en se dirigeant seulement au sextant et à la boussole. Aujourd’hui, le record du monde est détenu par François Gabart. En 42 jours, 16 heures et 40 minutes. Un temps bien loin des trois ans de Scolum.
Cette évolution montre à quel point l’industrie nautique, autant que les pratiques de navigation ont permis de battre des records. A présent, les flottes sont adaptées aux longs périples. La technologie a façonné des navigations plus performantes.
Au-delà de l’influence de l’industrie, une communauté de grands croisiéristes est née. Formations, associations, rallyes, compétitions, tourisme. Autant d’éléments qui propulsent la pratique auprès du grand public. En 40 ans, la grande croisière s’est transformée en une pratique encadrée, supervisée et organisée.
“On ne demande pas à une mouette apprivoisée pourquoi elle éprouve le besoin de disparaître de temps en temps vers la pleine mer.”
Bernard Moitessier
La Longue Route (1971)
Le Vagabond des Mers du Sud, libre comme les flots
Après avoir parcouru le monde, milité contre la nucléarisation du Pacific à Tahiti ou pour la platantation d’arbres fruitiers en France, Bernard Moitessier apprend que le Sunday Times organise une course au règlement simplifié. Le Golden Globe Challenge. Comme son nom l’indique, le premier remportera le globe d’or, tandis que le plus rapide sera récompensé par 5000 £.
Les participants doivent s’élancer pour un tour du monde défini par les caps Bonne Espérance, Leeuwin et Horn. Aucun point de départ défini, tant que cela se fait entre le 1er juin et le 31 octobre 1968. Ce n’est pas tout. Les navigateurs ne pourront s’orienter qu’à la boussole et au sextant, sans communication.
Moitessier hésite longue. Après tout, il planifiait déjà un tour du monde en solitaire. Accepter l’invitation, c’était aussi l’occasion de fuir le climat anxiogène de l’Europe, exacerbé par la brutale fin du Printemps de Prague.
Le Golden Globe Challenge d’un passionné
Plymouth. 22 août 1968. L’aventure débute à bord de Joshua, baptisé en hommage au précurseur de la circumnavigation en solitaire. Désormais, ce ne sera plus que lui et son ketch rouge de 12 mètres en acier. Construit par le chantier Méta dans le Rhône, il l’avait obtenu grâce à ses premiers droits d’auteur. Il l’avait même personnalisé. Les mâts étaient taillés dans des poteaux télégraphiques et les aérateurs étanchéifiés grâce à de simples chambres à air.
Vêtu de l’équipement de Paul-Emile Victor, créateur des Expéditions polaires françaises, Moitessier passait des heures assis à la table à carte. Sa moque de café à la main, il méditait, écrivait, roulait des cigarettes avec ses pieds. Sa barbe et ses cheveux étaient aussi longs que les jours passés en mer.
Il passait ses journées à contempler la nature en transmettant dans ses textes son amour inégalé pour le grand bleu. Sans aucun moyen de communication, il donnait de ses nouvelles en envoyant au lance-pierre des lettres aux cargos qu’il croisait.
Il aimait l’Océan et l’Océan le lui rendait. Prêt à mettre le cap sur l’Europe, Moitessier est en tête. Le Golden Globe lui semble destiné. Et là, l’impensable. Moitessier renonce à poursuivre la compétition. Il double le cap Horn, parcourt au total 38 000 milles pour rejoindre la Polynésie. Face à des conditions extrêmes, Robin Knox-Johnston fut le seul à franchir la ligne d’arrivée sur 9 participants. Après 313 jours en solitaire.
“Partir de Plymouth pour y revenir, c’est devenu au fil des temps comme partir de nulle part pour revenir de nulle part.”
Bernard Moitessier
La Longue Route (1971)
Dans le sillage de Moitessier
Druide ou contemplatif aux airs d’ermite, Moitessier a propagé sa passion du large à des milliers de plaisanciers et professionnels. Son livre a notamment inspiré Philippe Jeantot. Double gagnant du BOC Challenge avec un voilier en acier de 13,4 mètres. Mais aussi fondateur du Vendée Globe. Cette première édition, remportée par Titouan Lamazou en 109 jours devant Loïck Peyron, avait marqué l’histoire de la grande croisière. Publié par les éditions Arthaud, l’ouvrage a également inspiré la fille de l’éditeur, Florence. La première femme à remporter la Route du Rhum en 1990.
Attiré par la voile lors d’une expérience sur un dériveur, le chanteur Antoine a eu un coup de foudre pour Moitessier. Inspiré par son récit, il a interrompu sa carrière pour réaliser un tour du monde. A bord d’Om, une goélette en acier de 14 mètres. Elle aussi, réalisée par Méta. En six ans, il a parcourut plus de 40 000 milles, voguant de port en port.
Souvent solitaire, il favorisait les plaisirs de l’escale plus que Moitessier. Om a été suivie par Voyage, un bateau plus adapté à la navigation en solitaire. Plus petit et plus léger. En Strongall, l’aluminium épais de Tamata, dernier voilier de son mentor. Il y a eu aussi Banana Split. Ce catamaran en alu de 12,5 mètres était lui aussi construit par Méta. Aucun doute : Antoine a été profondément marqué par le Vagabond des mers du Sud.
N’importe qui peut réaliser n’importe quoi
L’épopée de la grande croisière en duo débute avec deux étudiants grenoblois. Jérôme Poncet et Gérard Janichon. Si Poncet avait été initié à la croisière en famille, Janichon, lui, était novice. Mais il rêvait déjà de passer le cap Horn en voilier.
Ces deux audacieux ont défié l’inconnu à seulement 16 et 17 ans. Motivés à réaliser leur rêve commun, les deux visionnaires ont donné naissance à Damien en 1969. Ce cotre à deux mâts, dessiné par Michel Joubert a été construit en courbant et moulant des planches d’acajou et de sapin. Ce navire, plus léger que Joshua, pesait seulement 6 tonnes pour 10 mètres.
En presque cinq ans, il allait permettre aux intrépides de ricocher entre les pôles, face à des conditions climatiques rigoureuses pour parcourir plus de 55 000 milles.
Quand Moitessier ouvrait la voie au tour du monde à la voile en solitaire, le binôme devenait un modèle de la circumnavigation en duo. Les “gitans de l’océan” ont ouvert la grande croisière à un public plus modeste, démocratisant ainsi la pratique.
“Ce qui importe, ce n’est pas de réaliser des exploits, mais de se réaliser soi-même en vivant !”
Gérard Janichon
Une révolution des mentalités en quête de liberté
Les chantiers de construction ont stimulé la pratique de la navigation en proposant des flottes plus résistantes et faciles à mener, dotés de pilotes automatiques innovants et de voiles de plus en plus fiables. Voiliers et équipements deviennent plus performants et s’adaptent à des navigations longue distance et aux équipages nombreux.
La grande croisière a d’autant plus été encouragée par le changement de mentalité engendré par les révoltes de 68 et la crise pétrolière de 1973. Certains réalisaient leurs rêves d’élevage dans l’Aveyron ou le Cantal, tandis que d’autres aspiraient à l’aventure en mer.
Les défis relevés par Moitessier, Poncet et Janichon inspiraient de nombreux novices. Les constructions amateurs ont simplifié la construction. Avec un mélange simple : cages à poules et mortier. Construire un navire était devenu quelque chose de réalisable depuis son jardin. Les bateaux pouvaient être excessivement lourds, certes. Mais cela n’a pas empêché certains de concrétiser leurs rêves en naviguant vers les Antilles et le Pacifique.
D’autres, se contentaient d’expériences par procuration, bien sûr. Des projets abandonnées, ne touchaient jamais l’eau. Quelques aspirants navigateurs lâchaient l’ancre dans des « ports parking », confrontés à la complexité du maniement des voiliers, découvrant qu’ils n’ont pas le pied marin.
Amateur, même pas peur !
Antoine n’est pas le seul exemple de célébrités en quête de nouveauté qui se soit essayé à la grande croisière sans réelle expérience. Thierry Lhermitte, le célèbre acteur des Bronzés, passionné de voile, s’était initié en tant qu’équipier. En 1987, il a obtenu un prêt de la flotte Bénéteau. Un Océanis 430. Dessiné par Philippe Briand et spécialement conçu pour la grande croisière. Ce navire était tellement confortable et simple à manier qu’il allait être produit à 430 exemplaires.
Au départ du fief de Bénéteau, la famille Lhermitte a largué les amarres du fleuron pour un voyage de 18 mois. Traversée de la Méditerranée. Transat des Alizés. Venezuela. Bermudes. Chef de bord du navire, Lhermitte confia avoir été responsable de “bêtises” comme heurter un récif corallien ou abîmer la quille du bateau. En dépit des mésaventures, l’expérience a séduit l’acteur.

« Si je n’avais pas été raisonnable, j’aurais volé l’Océanis, et serai parti sans donner de nouvelles ! »
Thierry Lhermitte
D’autres célébrités ont partagé la même passion. Jacques Brel a accompli un tour du monde d’Anvers aux Marquises à bord de son ketch Askoy II. Renaud, pourtant sujet au mal de mer, a navigué sur une goélette de 14 mètres qu’il s’est construite. Yannick Noah a traversé l’Atlantique sur le Wauquiez Kronos 45, et Boris Diaw a fait un tour du monde sur un Lagoon Seventy 7.
Professionnels ou particuliers : rien de plus simple que s’équiper !
Pour tout le monde, le besoin d’exode et d’exploration reste une motivation principale. Après le Covid, de plus en plus de personnes cherchent un mode de vie authentique et responsable, loin de la décroissance. La grande croisière a été la solution pour un grand nombre d’entre eux. Les plateformes de vente telles que Le Bon Coin facilitent l’achat de bateaux pour explorer le monde, offrant une occasion idéale pour se reconnecter à la nature et donner du sens à sa vie.
Le cercle des grands navigateurs

Aujourd’hui, la grande croisière s’épanouit au sein d’une communauté passionnée, héritière des exploits qui ont marqué son histoire. Des contemporains, comme Guy Plantier, ont insufflé une nouvelle dynamique à cette aventure en initiant des événements tels que la Transat des Alizés. Ce rallye vers les Antilles, avec des escales au Maroc ou aux Canaries, a ouvert la voie à une série d’autres compétitions : la Transat des Passionnés, l’Atlantic Rallye for Cruiser, etc. Ces rassemblements ont élargi les horizons, offrant aux amateurs la possibilité d’être encadrés, avec une flottille dynamique. Chacun va à son rythme et bénéficie du soutien des autres participants en cas de besoin.
Sail The World a rapidement évolué pour répondre aux besoins d’une communauté grandissante de 11 000 « globe flotteurs ». Consciente de l’engouement pour la grande croisière depuis 1997, l’association a mis en place des formations complètes : entretien des bateaux, navigation, gestion médicale, cours de survie en mer. Elle donne même des balises de géolocalisation. De quoi rassurer les proches restés à terre !
La grande croisière s’est également ouverte au public grâce au développement touristique. Des navigateurs, tels que le couple Caradec, ont permis à des centaines de personnes de découvrir le monde. A bord de Kotik, un robuste voilier, le couple propose une exploration du grand Sud. Un service touristique qui permet à de nombreuses personnes de prendre le large facilement.
Jadis réservée à une élite, la grande croisière est devenue accessible à tous, incarnant désormais un mélange captivant de passion, de sécurité et de découverte. En 40 ans, elle a transcendé les frontières de l’âge, du genre et de l’expérience, faisant de l’infini bleu un terrain de jeu où la passion et la liberté règnent en maître.